Cinquantenaire de l'indépendance de la RCA : les pères de la nation font le bilan (RFI)

Publié le par CENTRAFRIQUE EN LIGNE

 Barthélemy Boganda (1910-1959)


L'abbé Joseph-Marie Ngoui-Akandji, 82 ans, fut l'élève puis le compagnon de Barthélémy Boganda, premier président de la république centrafricaine de même que Michel Adama Tamboux qui fut aussi le premier président de l'Assemblée nationale centrafricaine. C'est à leurs souvenirs que RFI fait appel à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance de leur pays.

RFI Où étiez-vous lors de la proclamation de l'indépendance ?

Abbé Joseph-Marie Ngoui-Akandji : Le 13 août 1960, j’étais à Bangui, au palais de la Renaissance. C’est là qu’il y avait les deux drapeaux. Le mât du drapeau français et le mât du drapeau centrafricain. À un moment donné quand l’ordre a été donné, le signal a été donné, le drapeau français descendait. Ensuite en même temps, le drapeau centrafricain montait, c’est ça qui me restait dans la tête. C’est dire que la France descend et la Centrafrique monte. C’était ça l’image et dans la foule, j’ai vu des gens qui pleuraient. Ce qui a fait plaisir, c’est que dans ce pays, on n’a pas vu l’indépendance dans le bain de sang. Ca se passait dans l’amitié, dans la joie. C’était une passation de service plutôt qu’une lutte pour avoir l’indépendance, et ça m’a plu. Et c’est ce que voulait aussi Barthélemy Boganda, le fondateur de ce pays.

RFI : Qu’est-ce que vous gagnez avec cette montée du drapeau centrafricain à ce moment-là ?
J-M. NA : La liberté. Quand on dit « colonisation », il y a en-dessous, la domination. C’est-à-dire, il y avait certaines actions, certaines manières, certains comportements. Quand on parle, par exemple, la chicote…Chicoter les gens. Mais c’était fort ! Souvent quand on chicotait, ça laisse des traces ! La blessure ! Les gens travaillaient dur. Du matin jusqu’au soir, il étaient exploités. Et c’était vraiment terrible pour les gens. Même chose quand on exigeait l’impôt, surtout quand tu ne payais pas, on chicotait. C’était l’image du colon. Je crois que c’était aussi cette image-là qu’on voulait peut-être éliminer aussi. Je pense quand on parle d’indépendance, les gens qui souffraient beaucoup pensaient tout de suite à çà, la libération de ces travaux forcés. Quand Boganda lui-même voulait parler, quand il était député à l’Assemblée nationale de France, au palais Bourbon, il n’a pas manqué de souligner cela, quand il parlait aux députés français qu’il souhaitait que la chicote puisse vraiment s’en aller. Il en parlait, hein !

RFI : Ce que vous avez gagné c’est cette liberté ?
J-M. NA : La liberté. Mais cette liberté… est-ce que nous l’avons… Est-ce qu’on l’utilise bien ? C’est ça. Parce que ce n’était pas tout. Parce qu’après… après il fallait travailler pour se hisser à la hauteur de pays développé.

RFI : La mort de Barthélemy Boganda, c’est un drame pour ce pays ?
J-M. NA : Un grand drame, un grand drame ! Parce qu’il avait de très belles idées. Il voulait que le peuple centrafricain puisse se développer en travaillant. C’était la devise du MESAN : unité, dignité, travail. Alors, c’est ce travail…. Nous sommes en retard sur les autres. Il faut le dire. Pour dignité, ça manque beaucoup. Je crois que l’on peut le [Barthélemy Boganda. NDLR] considérer comme le grand leader, celui qui a poussé, qui a poussé. Il parcourait le pays, il haranguait. C’était vraiment un philosophe en même temps ! Un orateur éloquent qui savait soulever le peuple pour le bien… pour le bien…

RFI : On dit souvent en République centrafricaine que l’histoire de la Centrafrique depuis cet accident de Barthélemy Boganda a pris un mauvais départ.
J-M. NA :  Mauvais départ, oui. Nous regrettons. Le peuple regrette beaucoup la mort de Boganda. Pourquoi ? Parce qu’il n’avait pas encore achevé son œuvre, ce qu’il voulait. Il avait beaucoup de belles idées. C’est-à-dire, nous avons vraiment perdu la tête… Tout ce qu’il avait dans la tête pour ce pays. Les successeurs n’ont pas eu la même conception pour le développement de ce pays. Si Boganda avait survécu, on ne serait pas là. Peut-être que Bokassa non plus. Le pays se serait développé autrement, dans la paix, dans l’unité puisque lui, il aimait l’unité. Il avait une autre vision.

RFI : Et cette vision s’est brisée ?
J-M. NA : Ca s’est brisé parce que ceux qui sont venus après n’ont pas eu la même philosophie. Il y a eu des divisions et finalement, vous avez vu comment on a terminé après David Dacko, Jean-Bédel Bokassa, etc jusqu’à changer le nom de République pour devenir Empire. Ce n’était pas ça l’idéal de Boganda !

RFI : Et aujourd’hui alors, 50 ans après ?
J-M. NA : Je crois que la faiblesse de ces pays, ce sont les coups d’État, les mutineries répétées. Parce que nous sommes vraiment en retard !

 

RFI : Qu’est-ce qu’on a fait de ces 50 ans ?
J-M. NA : Ah oui (rires).. On aurait pu faire plus si on avait eu la paix, malheureusement, il y a eu beaucoup de petites querelles intestines. Ensuite, surtout les mutineries qui ont affaibli ce pays. Si vous parcourez l’Afrique, si vous allez à Brazzaville, à Yaoundé, à Libreville, vous revenez à Bangui, vous allez dire que nous sommes un peu en retard, même trop en retard. Je suis comme vous ! Je suis l’un des plus vieux de ce pays, mais moi aussi, personnellement j’ai honte. Quand je vais à Brazzaville, Libreville, Yaoundé et que je reviens à Bangui… j’ai honte ! Je vois que mon pays, ma ville, ma ville natale, Bangui-la-Coquette n’est pas vraiment la Coquette ! Les infrastructures routières manquent et puis le commerce, et tout le reste, les écoles, les hôpitaux, tout cela ! On peut dire que nous sommes en retard. Il ne faut pas avoir honte de le dire, madame !

 

RFI : Les gens meurent…
J-M. NA : Beaucoup, madame, beaucoup meurent ! Beaucoup. Beaucoup. Je préfère dire la vérité. Soyons objectifs ! «C’est la vérité qui nous rend libres» dit l’Evangile. Nous sommes en retard. Beaucoup de gens meurent parce que nous n’avons pas eu le temps de nous attacher au développement. On a fait que lutter, lutter, avec des armes. Et toutes les armes ne sont pas encore ramassées. Il y a des armes, plein, plein dans la brousse ! Il y en a encore qui ont des armes dans leurs maisons en brousse. C’est ce qui permet aux braqueurs d’arrêter les voyageurs, les coupeurs de route ! Tout cela n’est pas flatteur. Ce n’est pas gai. Et je me demande qu’est-ce que nous fêtons pour les 50 ans. Nous avons encore beaucoup à faire.

 

Deuxieme partie 

 


RFI : Barthélemy Boganda a proclamé la République centrafricaine le 1er décembre 1958 mais il meurt dans un accident d'avion en 1959. Il n'est donc pas là le 13 août 1960, jour de l'indépendance. Pourtant, pour les Centrafricains, c'est lui, le père de la nation, le père de l'indépendance.

Michel Adama Tamboux : C’est bien Barthélemy Boganda qui reste le père de cette indépendance et le président fondateur de notre pays. Boganda, avec le MESAN qu’il a créé en 1950 a mené une lutte pacifique pour cette indépendance en communion d’idée avec la France. Il vivait avec l’idée de faire sortir ce pays de la misère. Il insistait beaucoup sur la dignité de l’homme noir. La dignité c’est le mot clé de notre hymne national. Boganda était celui-là.

RFI : Sa mort, c’est comme une boussole qui s’est brisée ?
M.AT. : Boganda a disparu brutalement dans cet accident d’avion du 29 mars 1959. Il est parti très tôt. Tout l’espoir se trouve brisé, c’est comme une boussole, un phare ! Tout est brisé. Tout est disparu.

RFI : C’est la théorie du mauvais départ en Centrafrique ?
M.AT. : Si Boganda n’était pas mort, on n’en serait sans doute pas là aujourd’hui où nous sommes. Est-ce un simple accident d’avion ou un attentat ? On n’en saura jamais rien. C’est comme un mystère. Et Barthélemy Boganda reste pour nous un mythe. Le mythe est que Boganda n’est pas mort et reviendra.

RFI : Ensuite c’est David Dacko, son successeur, qui a proclamé l’indépendance.Qu’est-ce que le mot « indépendance » signifiait pour vous, Centrafricains ?
M. AT : C’était un moment de liesse, de grande joie. Merci à la France de nous avoir donné, de nous avoir accordé notre indépendance.

RFI : Quelle image gardez-vous de ce jour ?
M. AT : C’est un moment de liesse. Je dirais tout simplement qu’il restait gravé dans ma mémoire.

RFI : Que gagnait la Centrafrique dans cette indépendance ?
M. AT : Une liberté que je n’arriverai pas à qualifier jusqu’à présent, nouvelle ? La fin des corvées, la fin de la chicote… Le commencement de la dignité de l’homme noir, etc … dans tous les esprits centrafricains.

RFI : Une émancipation ? Une libération ?
M. AT : Une libération de tous ces mots-là. Etre libérés, ne plus avoir de chicote. Il n’y aura plus de travail forcé. L’homme noir va commencer à être respecté. Voilà ce que cela signifiait dans la tête du Centrafricain de l’époque.

RFI : Cinquante ans après, qu’est-ce qui reste de cet optimisme ?
M. AT : Aujourd’hui, la situation paraît insoutenable aux Centrafricains. Ils ne mangent pas à leur faim. Ils ne peuvent pas payer les fournitures pour l’école à leurs enfants. Les soins médicaux, ils ne peuvent pas les assurer comme il faut. Les pharmacies, les produits pharmaceutiques sont très chers. C’est ça le changement, qui risque de décourager le Centrafricain.

RFI : L’espérance de vie est tombée à moins de 40 ans ?
M. AT : Il faut redoubler d’efforts. On peut réussir. Il faut faire prendre à cette indépendance une autre physionomie qui corresponde à la vie, à la nature du Centrafricain.

RFI : Qu’a fait la Centrafrique de son indépendance ?
M. AT : Si l’on regarde en arrière, on voit ce que les Centrafricains ont vu, que le monde entier a vu, de Bokassa, les élucubrations, le couronnement de l’empereur et les manifestations des enfants qui ont perdu la vie pour le maintien du pouvoir que l’on sait. Et je le disais, les batailles, les querelles militaro-politiques. Il y a eu également beaucoup de gaspillage qui aurait pu servir pour faire pour l’émancipation de ce pays. Il y a eu des coups d’Etat, des mutineries militaires… qui ont fait des morts aussi ! Tout ça est à déplorer. Les malheurs, les pleurs, tout… Mais tout ça, on peut le rattraper.

RFI : Vous posez-vous la question «Pourquoi en est-on là aujourd’hui» ?
M. AT : Oui. On a tout pour être heureux dans notre pays. Le hic c’est que l’on n’a pas mis à profit toutes ces richesses pour le développement et l’épanouissement du pays dans l’intérêt du peuple centrafricain. Comment y arriver ? Il faut trouver la solution. Il faut que chacun y mette du sien.

RFI : Pour vous ce cinquantenaire est placé sous le signe de la recontruction ?
M. AT : La réflexion générale… Passer au peigne fin tout ce qui ne va pas. Trouver des idées nouvelles, repartir à zéro pour reconstruire notre pays sur une base solide avec une forte volonté politique. On peut réussir.

Source : RFI

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