Pourquoi l'Union Européenne veut mettre la RCA à genoux...

Publié le par CENTRAFRIQUENLIGNE

 

 

photo10S.E. Madame Epaye, Ministre du Commerce et de l'Indutrie de la RCA

La naissance du mal…

Depuis 1963 et les accords de Yaoundé, les pays de la zone Afrique-Caraïbes-Pacifique, dont fait partie la République Centrafricaine, bénéficient d’un système de préférences généralisées en matière commerciale avec l’Union Européenne. Ce système se traduit dans les faits par le maintien de barrières douanières à l’entrée dans les pays ACP pour les produits en provenance d’Europe et par des facilités d’exportation pour les pays ACP vers les Etats membres de l’Union Européenne. Les accords de Lomé ont peu à peu développé cette politique avec notamment les systèmes STABEX en matière alimentaire (Lomé II) et SYSMIN en ce qui concerne les industries extractives (Lomé III). Mais depuis 2000 et la signature des accords de Cotonou I, les prérogatives des pays ACP sont remises en cause par l’UE au nom de la libéralisation du commerce international prôné par l’OMC depuis l’Uruguay Round et le début des négociations du cycle de Doha. Fin 2007,  lors du sommet UE-UA à Lisbonne, les pays européens ont proposé de concert la mise en place des Accords de Partenariat Economique (APE) avec les pays ACP.

 … ou la remise en cause du protectionnisme éducateur mis en place par les accords de Lomé

                Dans ce projet d’accords, les européens remettent en cause l’existence de ce système de préférences généralisées et propose la fin des privilèges accordés aux pays ACP par les accords de Yaoundé I, II et surtout par les accords de Lomé I,II,III,IV. Le commerce entre l’UE et la RCA serait donc libéralisé, ce qui permettrait aux pays européens d’écouler leurs produits en RCA à moindres coûts et de concurrencer de manière plus importante les industries locales, voire de les annihiler. Les Etats de l’UE décrétèrent également lors de ce sommet que la négociation de ces accords se ferait au niveau sous-régional et non au niveau national comme quémandé par un certain nombre de pays d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Les discussions pour la signature des APE en RCA se feront donc de concert avec les cinq autres pays membres de la CEMAC et ne seront pas laissés à la seule appréciation des centrafricains. Il semble aujourd’hui évident que tôt ou tard toutes les régions ACP vont signer ces APE et se plier aux pressions de l’Union Européenne, quelque peu paradoxale dans son comportement puisque elle poursuit elle-même son processus de subvention envers ses agriculteurs par le truchement de la PAC.

La menace de la destruction du tissu économique et industriel centrafricain par le truchement de la signature des APE

Mais depuis lors, nombre de pays d’ACP refusent d’obtempérer aux injonctions de l’UE et s’obstinent à refuser de signer les APE et continuent à utiliser le SPG. La raison en est pour le moins évidente : la signature de ces accords signifierait l’arrêt de mort de nombreuses industries et services dans les pays ACP. La République Centrafricaine, qui a vu son tissu économique déchiré en profondeur par les crises politiques,  ne peut pour l’heure se passer de protectionnisme, à la fois sur le plan international et sous-régional. La mise en place des APE mettrait à mal l’économie de notre pays et annoncerait la survenue d’une concurrence déloyale de la part des produits européens. En effet, l’économiste Friedrich affirmait que le protectionnisme « éduquait » une économie dont l’industrie et le niveau de développement ne pourraient rivaliser à l’international avec les industries et les niveaux de développement respectifs des autres pays. Ce protectionnisme devait prendre fin progressivement à mesure que ce pays acquérait les moyens de lutter sur le plan commercial avec les pays plus avancés que lui. A l’heure actuelle, il est bien sûr évident que la République Centrafricaine et ses industries n’ont pas en leur possession les moyens pour faire face à la libéralisation des échanges et à l’abattement progressif des barrières douanières. Ces accords seraient tout à fait nocifs à la reconstruction de ce pays car il empêcherait le développement de bon nombre de secteurs de l’économie centrafricaine. Certes, l’Union Européenne cherche à vendre ses produits en République Centrafricaine et ceux-ci seront sans doute plus abordables pour le consommateur centrafricain dès la signature de ces accords, mais il faut bien avouer que la majorité de la population ne consomme que des biens de première nécessité qui pourraient être produits en beaucoup plus grande quantité au niveau local si une véritable réforme agraire se produisait.

Une compétitivité revitalisée : la seule solution pour résister au choc qu’engendrera la signature de ces accords

Il nous faut donc de toute urgence développer les secteurs de l’économie centrafricaine qui seront soumis à une forte concurrence dès la signature des APE (bois, coton, café, produits agricoles notamment) et protéger une gamme de produits vulnérables face à la concurrence étrangère dans le cadre d’une économie sans frontières. Ces considérations ont déjà été prises en compte avec la sélection de dix-neuf produits agricoles à fort potentiels dont la production doit être revitalisée en RCA et avec le protectionnisme strict qui régit le secteur sucrier dans notre pays. Mais ce n’est certes pas suffisant et la seule solution pour échapper au goulot d’étranglement que veut imposer l’UE à la Centrafrique est d’optimiser l’exploitation de ses richesses, en créant les conditions d’une manufacturation locale des matières premières ou en améliorant la rentabilité de nos produits par le truchement de nouvelles technologies ou de nouvelles compétences. L’amélioration de ces paramètres entrainerait une compétitivité accrue de nos produits locaux, ce qui permettrait à la plupart des industries centrafricaines de mieux résister à la survenue d’une concurrence étrangère plus déloyale que jamais.

L’équation insoluble de la négociation au niveau sous-régional

Enfin, un autre problème de grande importance se pose : le mode de négociation de ces APE ; comme précisé plus avant, elles ne se déroulent plus entre l’Union Européenne et un Etat membre des pays ACP mais entre l’Union Européenne et un ensemble sous-régional (Caraïbes, CEDEAO, CEMAC, SADC…). Pour la République Centrafricaine, c’est donc le groupe des pays de la CEMAC qui va décider du sort de cette dernière. Et cela pose un hiatus car il faut bien avouer que les priorités des cinq autres Etat membres de la CEMAC sont bien antagonistes des priorités de la République Centrafricaine. En effet, les pays de la CEMAC sont tous producteurs du pétrole, excepté la RCA qui en est encore au stade de la prospection. Trois des six pays de la CEMAC dépendent quasiment intégralement des revenus pétroliers (Gabon, Guinée-Equatoriale, Congo-Brazzaville) tandis que deux autres tirent la majorité de leurs revenus des hydrocarbures (Tchad, Cameroun). Ces pays ont donc peu diversifié leurs économies et dépendent sur le plan alimentaire notamment des importations. En cas de signature des APE, leurs économies seraient donc peu affectées par la survenue d’une concurrence massive et bien souvent déloyale de la part de produits provenant de l’Union Européenne. Ce serait même bénéfique pour les habitants de ces pays car ils bénéficieraient des produits de l’extérieur à moindres coûts, enfin exonérés de taxes douanières. Par ailleurs, les échanges entre pays de la CEMAC seront sous peu totalement libéralisés puisque un accord de libre-échange a été signé et viendra, lors de son entrée en vigueur, consolider la politique de libéralisation commerciale de l’UE et de l’OMC. A l’heure actuelle, les autres pays de la CEMAC pressent la République Centrafricaine de se mettre au diapason et d’accepter enfin la signature des APE, surtout que d’autres pays tels que le Cameroun ont déjà signés un accord-étape avec l’UE ; et il faut bien avouer que la République Centrafricaine ne pourra tenir longtemps face aux géants de l’Afrique Centrale, dont le poids politique et économique est pour l’instant sans commune mesure avec notre pays. Il nous faut donc nous attacher à conditionner notre signature à l’obtention des autres pays de la CEMAC et de l’UE de dérogations temporaires concernant certains produits particulièrement vulnérables à une concurrence débridée (bois, sucre, café, coton), ce qui serait déjà une immense victoire face à la volonté farouche de libéralisation quasi-totale du commerce affichée par l’UE et approuvée par les autres pays de la CEMAC.

Conclusion

En fin de compte, il est impératif pour la République Centrafricaine de mettre tout en œuvre sur les plan commercial (protection de certains produits), industriel et agricole afin de limiter au mieux les effets nocifs du choc que créera la signature de ces APE et les conséquences qu’elle engendrera sur le plan économique pour la RCA avec la suppression des barrières tarifaires et en grande partie paratarifaires. Il ne faut compter que sur nous-mêmes, nous ne pouvons attendre d’aide de la communauté internationale pour nous préparer à l’entrée en vigueur de ces APE et le PASAPE (Programme d’appui et de soutien aux APE) mis en place par l’Union Européenne ainsi que le PAIRAC de la CEMAC montrent de grandes carences, volontaires ou non, qui se traduisent dans les faits par une incapacité criante à aider ces pays dans la phase préparatoire aux APE, pas même dans le domaine des barrières non-tarifaires (normes).

Robert Wali

Rédaction centrafriquenligne.com

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