Procès Bemba : le témoin 38, le lingala et les bottes en caoutchouc

Publié le par CENTRAFRIQUE EN LIGNE



Jean-Pierre Bemba (au c.) à la Cour pénale internationale à La Haye, le 19 octobre.Jean-Pierre Bemba (au c.) à la Cour pénale internationale à La Haye, le 19 octobre.© AFP

Au deuxième jour du procès de Jean-Pierre Bemba devant la Cour pénale internationale (CPI), le bureau du procureur a interrogé un témoin centrafricain. Il dit avoir vu les troupes de l’accusé se livrer à des crimes.

Ce 23 novembre, audition du premier témoin dans l’affaire « Le procureur contre Jean-Pierre Bemba Gombo ». Pour le public, l’homme restera un numéro, le 38. Son identité est protégée. Un rideau beige le cache de la vue du public. Sur les écrans de retransmission de l’audience, son image est floutée et sa voix, modifiée. La Cour, la défense et l’accusation, elles, le voient entièrement.

On devine la couleur de sa cravate ou peut-être de sa chemise, le violet. Il porte apparemment un costume noir. Son crâne semble rasé. Le témoin 38 a été convoqué par l’accusation. C’est la procureure adjointe Fatou Bensouda, gambienne, qui mènera son interrogatoire, en anglais. Bénéficiant d’une traduction simultanée, lui, répondra en français.

Il se présente comme un Centrafricain, de l’ethnie zandé. Il est « notable ». Entre octobre 2002 et mars 2003, période des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité reprochés à Jean-Pierre Bemba, le témoin 38 habitait au « PK12 ». Ce n’est pas un nom de code. Simplement la façon dont les habitants de la ville de Begoua désignent leur quartier, à 12 km de la sortie de Bangui, la capitale.

Des militaires particuliers

Le témoin 38 dit avoir vu les hommes de Bemba se livrer à des pillages et des viols. Mais à l’époque, de nombreux groupes armés opéraient en Centrafrique. En premier lieu, l’armée régulière, les Faca (Forces armées centrafricaines). L’un des enjeux pour Fatou Bensouda est donc de faire dire au témoin 38 que ce sont bien les Banyamulenge* (ainsi qu’on appelait les troupes de Bemba à l’époque), et non d’autres combattants, qui ont commis les crimes.

Le témoin 38 décrit les hommes qu’il a vus : « Une cohorte de militaires qui avaient une certaine particularité, qui n’étaient pas comme nous Centrafricains. » À leur arrivée, il était intrigué : « J’étais resté au bord de la route pour voir comment étaient constitués les Banyamulenge parce qu’on nous les présentait comme des sous-hommes, comme moins que les Pygmées. Par curiosité je voulais voir. »

Comment savait-il qu’il s’agissait des hommes de Bemba ? « Plus tard, un des lieutenants de Monsieur Bemba a même dit à la radio : “Nous sommes les hommes de Bemba” ». Ensuite, le témoin 38 ajoutera : « Nous connaissions l’accent de nos soldats, notre armée conventionnelle a une tenue, elle est identifiée. Ces soldats étaient tous chaussés de bottes de maraîchage [des bottes en caoutchouc, expliquera-t-il par la suite]. Ils n’avaient pas de rangers, pas de chaussures en cuir comme dans les armées conventionnelles. Ils étaient coiffés qui avec des bérets noirs, qui des bérets rouges, qui des bérets violets. Ils n’avaient pas d’insignes de corps. »

Parfois, le témoin 38 répond trop vite, et les interprètes n’ont pas le temps de traduire. « Comptez jusqu’à cinq avant de répondre », lui conseille la juge présidente. Au deuxième rang dans le public, tiré à quatre épingles (costume, cravate, chemise immaculée), le président du Mouvement de libération du Congo (MLC, pour Kinshasa) Adam Bombole ricane parfois. Pour lui, ce témoin n’est pas crédible. Il est finalement satisfait quand le témoin 38 explique qu’en Centrafrique, plusieurs ethnies parlent le lingala. Du point de vue de l’accusation, le lingala est l’un des signes distinctifs des hommes de Bemba. Il permet notamment de les distinguer des Faca. Si le lingala n’est pas propre aux troupes du MLC, l’un des arguments de l’accusation tombe à l’eau. Mais la suite de l’interrogatoire du témoin 38, le 24 novembre, à partir de 14h30, montrera certainement qu’il en a bien d’autres.

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* Les Banyamulenge sont originaires de la province du Sud-Kivu, à l’Est de la RDC. Certains d’entre eux ayant rejoint la rébellion de Jean-Pierre Bemba, les Centrafricains ont fini par surnommer ses troupes « les Banyamulenge ». Mais cette appellation occulte la composition réelle du MLC, plus complexe.

 

Source : Jeune Afrique

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