Opération Epervier : les tergiversations de la France au Tchad

Publié le par CENTRAFRIQUE EN LIGNE

Il y a à peine deux jours, au Palais Bourbon à Paris, Alain Juppé, le Ministre des Affaires Etrangères français, jetait un véritable pavé dans la marre du microcosme françafricain. Devant ses confrères députés, l'ancien Premier Ministre de Jacques Chirac annonçait le retrait des troupes français stationnées au Tchad, arguant de leur « inutilité ». En effet, depuis 1986, un peu plus de 1000 soldats hexagonaux étaient déployés à tous les carrefours stratégiques du pays des Sao. Cette « Opération Epervier » avait pour objectif avoué de veiller à maintenir la paix au Tchad et dans toute sa sous-région, mais en réalité, son rôle avait beaucoup plus d'envergure que cela. Implantée initialement en 1986 par François Mitterrand pour contrer les tentatives d'incursions libyennes au sud de la bande d'Aouzou, les hommes de « l'Opération Epervier » se sont ensuite distingués en aidant l'ANT (armée nationale tchadienne) à repousser l'attaque rebelle contre N'Djamena du 2 février 2008. Les forces françaises présentes au Tchad se posent donc, depuis 1990, comme des soutiens indéfectibles du Président Idriss Déby et le cas échéant, comme des auxiliaires militaires de premier choix pour les forces loyalistes.

 

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Mais les temps changent, et les vents libérateurs provenant des révolutions arabes ne sont sans doute pas étrangers à ce hourvari sans nom. En effet, le gouvernement tchadien et l'Etat français ont vu récemment leurs intérêts diverger sur la question de la Libye. La France, et Nicolas Sarkozy en tête, ont tout mis en oeuvre pour renverser le régime du guide, y compris par le truchement de bombardements intensifs de l'OTAN et des livraisons d'armes de grande ampleur aux rebelles du CNT (Conseil National de Transition). Dans le même temps, Idriss Déby Itno ordonnait l'envoi de forces tchadiennes et de mercenaires du JEM (Mouvement pour la Justice et l'Egalité, principalement composés de fidèle sdu président tchadien) pour assister Mouammar Kaddhafi dans sa lutte opiniâtre pour conserver le pouvoir. Les miss dominici du Président tchadien ont même pris une part prépondérante dans les combats pour la possession de Misrata.

 

Toutefois, peut-on uniquement expliquer la décision du retrait de la force « Epervier » par la connivence qu'entretiennent les régimes tchadiens et libyens ? Oui et non. Oui, car l'engagement de la France dans le conflit libyen est on-ne-peut-plus important et que le corps diplomatique français ne tolérerait en aucun cas qu'une autre puissance fasse obstacle à ses projets de renversement de Kaddhafi. Non, car depuis quelques années déjà, la France cherche à réduire ses troupes outre-mer (les fameuses OPEX) en les concentrant sur quelques pôles d'importance (Libreville, Abidjan, Djibouti sur le continent africain). Le départ des OPEX du Tchad ne ferait donc que suivre une logique préétablie, et les 200 soldats de la mission « Boali » établis à Bangui devraient bientôt suivre leurs frères d'armes basés au Tchad. Quoi qu'il en soit, à l'heure d'aujourd'hui, les diplomates du Quai d'Orsay ont quelque peu tempéré les propos de leur ministre de tutelle en se montrant plus circonspect sur la possibilité d'un retrait total du Tchad. On utilise dès lors la terminologie de redéploiement, preuve de l'hésitation de la France à délaisser une position aussi stratégique que celle qu'offre le Tchad.

 

En fin de compte, et si on considère cette affaire de manière plus pragmatique, l'annonce de Juppé révèle surtout que le bras de fer amorcé entre les autorités françaises et tchadiennes en août 2010 se poursuit bon-gré mal-gré. Rappelons qu'en août 2010, le président tchadien avait accusé la France de ne pas rémunérer l'Etat tchadien pour user à loisir de son territoire avec ses soldats. Il avait parallèlement exigé le retrait de la MINURCAT (Mission des Nations Unies en RCA et au Tchad), retrait qu'il avait obtenu dès le mois de décembre 2010. Il apparaît donc de plus en plus clair que les liens bilatéraux entre les deux pays ne sont plus aussi cordiaux qu'ils ne l'étaient quelques années auparavant et le différent relatif à la crise libyenne pourrait définitivement couper le cordon ombilical qui relie Paris à son ancienne colonie.  

 

Jonas Abbo Tshipopo

Rédaction Centrafrique En Ligne

Publié dans EDITORIAL

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